 | Et le César de l'ennui est attribué à...la cérémonie (D'après Marianne.fr)Le blogueur Philippe Bilger a suivi la cérémonie des César samedi 27 février...et sans s'endormir ! Il nous fait part de l'hypocrisie qui a régné lors de la soirée de « la grande famille » du cinéma.

Valérie Lemercier et Gad Elmaleh ont fait ce qu’ils ont pu. Mais, pour animer, il faut avoir quelque chose, quelqu’un à animer. Il paraît que beaucoup de téléspectateurs n’ont pas regardé la cérémonie des César cette année (Le Figaro, Le Parisien) : on les comprend. Le meilleur, c’est avant, quand Laurent Weil, avec finesse et urbanité, questionne les acteurs pour connaître leurs états d’âme et leurs espérances. L’agréable, c’est après, quand le même laisse s’exprimer le bonheur des élus (Canal Plus). Cette grande fête annoncée n’en était pas une en dépit du sourire régulièrement filmé en gros plan de Frédéric Mitterrand qui avait droit naturellement à la place royale : à côté de Fanny Ardant. Cette grande fête affichée ne pouvait pas en être une. Permettre à une profession de se regarder dans les yeux, de faire tourner une soirée de télévision autour de son « nombril » est un cadeau empoisonné, une funeste grâce. Cela commence par une agréable attente, se poursuit par une lassitude souriante pour se terminer par un ennui accablant. Certes, me dira-t-on, on n’est pas obligé de regarder, en tout cas jusqu’au bout. Mais je voulais tenir le choc, supporter les interminables remerciements, assumer la démagogie de ce discours qui cherchait à faire croire que le cinéma était « une grande famille », du technicien de base au comédien surpayé. J’étais curieux d’en avoir le coeur net. Jusqu’où oseraient-ils aller trop loin ? A quel comique de répétition auraient-ils le front de s’abandonner ? Je n’ai pas été déçu. Les moutons de Panurge ont fait école. Je ne parle pas du choix du meilleur film étranger même si pour une fois on aurait pu privilégier plutôt Haneke que Clint Eastwood qui n’est plus à une récompense près. Je n’évoque pas l’hommage à Harrison Ford qui à l’évidence se demandait dans quel univers il était tombé et donnait l’impression, en dépit de la classe très éveillée de Sigourney Weaver, de ne rien comprendre aux applaudissements longs, si longs qui lui étaient dédiés. Nous approchons du coeur du ridicule. L’émotion surabondante et affectée d’Isabelle Adjani, pour un film qui à mon sens n’avait pas sa place dans la sélection, ses propos à la fois vaguement généreux et d’un progressisme flou pour plaire à tous - Anne Fulda l’a bien analysé dans son billet du Figaro - n’étaient pas loin de nous faire toucher le fond. Le surprenant est que plus on s’en rapprochait plus l’enthousiasme apparent était vif. La joie me semblait célébrer la fin imminente plus que la substance de cette apothéose qui s’éternisait. Enfin, le film « Un prophète » a « raflé » neuf César. Tahar Rahim, le principal interprète de Jacques Audiard, a obtenu le prix du « meilleur espoir » - ce qui est justifié - puis celui du « meilleur acteur » - ce qui est excessif. Ce sympathique jeune acteur, simple et intelligent, l’a d’ailleurs admis et il n’était pas loin, sans l’ombre d’une fausse modestie, de trouver ce double cadeau exagéré (France 2). Pour « Un prophète », depuis des semaines on nous proclamait que les jeux étaient faits et, en effet, ils l’étaient (Le Monde). Certes, ce n’est pas une oeuvre médiocre mais à mon sens elle est loin de valoir cette hypertrophie. En elle-même et par rapport à certaines réussites du même cinéaste comme par exemple le formidable « De battre mon coeur s’est arrêté ». En effet, dans ce cadre pénitentiaire qui a enchanté les critiques, on est confronté à des dialogues souvent inaudibles, à des ellipses dans le récit qui sont de pure facilité et rendent inutilement obscure l’histoire hors les murs de la prison, enfin à un rapport de force entre le caïd corse et son protégé puis son maître qui n’est ni complexe ni fouillé. Niels Arestrup, par son talent, a fait oublier la relative caricature du personnage qu’il joue. Bref, « Un prophète » n’est pas le comble qui méritait une telle moisson. Je sais bien que pour élire le film de l’année, les critères sont souvent plus idéologiques que pertinents. Il y avait la prison mais on aurait pu avoir « Welcome » sur les sans papiers. D’ailleurs Jacques Audiard n’a pas manqué à la tradition militante, mais avec mesure, en n’oubliant pas à deux reprises de faire référence à cette cause sans laquelle les artistes ne seraient que des artistes ! Il était évidemment inconcevable, en dépit de sa présence nominale, de promouvoir « Le concert ». Trop de public, trop de spontanéité dans l’adhésion, trop d’émotion, trop de larmes et de rires, trop de belles scènes que le purisme élitiste aurait sacrifiées, trop de satire même ironique de la bureaucratie communiste : ce film n’avait rien pour plaire que lui-même. Mieux valait suivre Panurge.
Publié le 02 mars 2010 |